Le terme clave recouvre un concept rythmique complexe et subtil, suffisamment riche pour avoir donné naissance à une foule de styles musicaux allant du son à la salsa. La clave, c'est à la fois l'instrument, mais aussi le rythme qu'il génère grâce à deux morceaux cylindriques de bois dur d'une vingtaine de centimètres que l'on frappe l'un contre l'autre pour marquer le rythme. Cette percussion, toute simple, est pourtant la colonne vertébrale de toute la musique latine. C'est la clave qui génère la mesure rythmique sur lequel s'appuie tout l'orchestre. Elle constitue la véritable clé de voute de la musique salsa.
Dans la majorité des salsas, le rythme de la clave est omniprésent, même quand l'instrument n'est pas en train de jouer.
La cellule rythmique de la clave est formée de la succession de deux parties, répétées à l'infini. L'une des parties comprend trois battements, l'autre partie seulement deux. La clave peut commencer par la partie comprenant trois chocs, suivie de la partie comprenant deux chocs : c'est la clave 3/2. Dans le cas contraire, c'est-à-dire quand la partie «deux chocs» précède la partie «trois chocs», on parle de clave 2/3. Dans certains morceaux de salsa, il arrive que la clave s'inverse, passant par exemple de 3/2 à 2/3.
Le cycle musical, appelé phrase musicale, s'établit sur 2 mesures de 4 temps. Quelle que soit la façon de danser la salsa, le pas de base s'effectue sur une phrase musicale de 8 temps.
Clave 3/2 :
Temps |
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 |
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Clave |
Clave 2/3 :
Temps |
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 |
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Clave |
On remarque ainsi que la clave 3/2 indique le temps 6 alors que la clave 2/3 indique le temps 2 de la phrase musicale, ce qui constitue un excellent repère pour danser «on two» en salsa portoricaine. Danser sur la clave signifie ainsi implicitement, danser sur le 2.
La culture musicale européenne influence fortement la façon de percevoir la musique salsa. Les danseurs d'origine européenne auront ainsi davantage tendance à suivre la mélodie de la musique et à danser en comptant les temps de la phrase musicale. Les danseurs d'origine africaine ou caribéenne seront culturellement plus attentifs aux percussions, ils auront de ce fait davantage tendance à s'appuyer sur la clave.
Entendre la clave n'est pas toujours facile car elle n'est pas toujours explicite. Dans l'excellent morceau «acid» de Ray Barretto, il est aisé d'identifier une clave 2/3. Pour beaucoup d'autres morceaux, il faut faire preuve de beaucoup plus d'imagination, et surtout développer son écoute musicale...
Ecoute pédagogique d'une clave 2/3
On dit que le rythme de la clave ne s'apprend pas : on naît ou non avec. Indépendamment du rythme, le jeu de la clave est beaucoup moins simple qu'il n'y paraît.
L'une des claves, tenue dans la main droite par l'une des extrémités, vient percuter en cadence l'autre clave, placée dans la main gauche. La prise exercée par la main gauche est essentielle car le positionnement de la clave, tenue entre le pouce et les autres doigts et reposant à l'intérieur de la paume, fait office de caisse de résonance. La pression exercée par les doigts, la façon d'arrondir la paume, et bien sûr la force du choc, influencent le timbre et la puissance du son obtenu. La clave tenue dans la main droite est symboliquement associée au coté macho (mâle) de l'instrument, tandis que la clave tenue dans la main gauche, passif en apparence, mais d'où sort le son, est associé au coté hembra (femelle) de l'instrument. Souvent, les joueurs de claves, par habitude ou tradition, réservent toujours la même clave à la même main. De même, ils les tiennent toujours dans le mê me sens, même si à l'origine les claves sont rigoureusement identiques et symétriques.
L'usure provoquée par les chocs répétés creuse les bois d'une manière particulière et différente pour chaque clave, renforçant la symbolique macho/hembra.
Au 16e et au 17e siècle, les docks du port de La Havane sont le centre vital de la ville. La sécurité de son port, protégé par des forteresses réputées imprenables, assure alors la venue de tous les bateaux chargés de matières précieuses et impose La Havane comme un port de transit incontournable. Années après années, La Havane et la ville espagnole Séville échangent hommes, marchandises, savoirs, coutumes, par des allées et venues incessantes. La Havane devient ainsi le lieu de rencontre des cultures africaines et andalouses, ce qui contribuera à construire peu à peu l'identité cubaine.
À l'époque, le port de La Havane est vibrant d'activité : il faut réparer les navires en bois ayant essuyé les tempêtes et résisté aux pirates, et les remettre en état avant qu'ils ne se risquent avec leurs équipages et leurs précieuses marchandises vers les Bermudes, passage obligé du retour en Europe. Les chevilles de bois fixant les pièces des navires s'entassent par milliers dans les entrepôts du port. Réputées imputrescibles dans l'eau de mer et d'une qualité sans égale, ce sont les pièces essentielles du navire, véritables clés d'assemblage sans lesquelles rien n'est possible, et garantes de la sécurité en mer.
Tout l'édifice commercial reposes sur ces chevilles qui, entrechoquées au rythme du travail, libèrent une sonorité profonde et nostalgique due à la dureté du bois utilisé. Quand le travail s'arrête, les docks et les tavernes du port de La Havane se peuplent de musiques et de chants. Les chevilles sont ainsi tout naturellement utilisées comme des percussions.
Peu à peu, elles deviennent la clave, l'instrument de musique de référence de la musique cubaine et par extension de la musique salsa.